Jiyu Waza - Une invitation au jeu

A mon arrivée en Asie, j’ai souvent entendu « Ah, tu joues aux arts martiaux ». Probablement dû à une traduction directe du chinois 玩, j’ai longtemps été offensé par cette phrase. Je ne « jouais » pas aux arts martiaux, j’étudiais, je pratiquais un art issu des Samouraï et qui ne saurait être comparé à un simple jeu. Mais avec le recul, je me demande si, finalement, ils n’avaient pas tout simplement raison, et si je ne ferais pas mieux d’étudier moins et de jouer plus.

Le jeu - Mode d’apprentissage naturel


Le jeu fait partie du mode de développement naturel des animaux et des enfants. Jamais on ne verra un guépard faire des séries de fractionné ou un chimpanzé des séries de tractions. Ils bougent, jouent et ce faisant développent les qualités physiques qui leur sont nécessaires. Il est facile de repérer les moments de jeu chez deux animaux qui se chamaillent car dans ces situations, il n’est pas rare que le plus fort laisse le plus faible gagner, chose qui serait impensable s’il y avait une véritable volonté de gagner l’affrontement.

Les enfants en bas âge également se développent uniquement par le jeu, de façon non structurée. Un bébé n’apprend pas à ramper ou à marcher en suivant un modèle établi, mais en expérimentant. Ses premiers mouvements sont souvent accidentels: un fort coup de rein qui le fait sortir de son coussin et rouler un peu plus loin, lui donnant une première idée de comment se déplacer d’un point A à un point B. Il en va de même pour se lever, marcher ou escalader ses premiers meubles: tout est l’occasion d’explorer, de voir ce qui fonctionne ou pas, et de garder uniquement ce qui marche pour affiner progressivement. C’est une méthode qui n’est pas « efficace » dans le sens où elle génère nécessairement beaucoup de perte, mais qui montre pourtant des résultats extrêmement rapides.


 

Deux tigres du Bengal jouent dans le parc zoologique de Nehru, Hyderabad, Telangana.
Photo Karthik Easvur, CC BY-SA 4.0



Un enseignement structuré


Les enfants et les animaux sont la meilleure preuve qu’un enseignement n’a pas besoin d’être structuré pour être efficace, mais on retrouve aussi parmi les plus grands athlètes des exemples de pratiquants de très haut niveau qui ne sont pas passés, ou du moins pas immédiatement, par la case d’un enseignement structuré. C’est en particulier le cas dans des sports comme le football et le basketball.

Le prodige des échecs Josh Waitzkin est également passé d’abord par une phase intense de jeu non structuré, alors qu’il jouait très jeune à Washington Square Park sur des séquences de jeu particulièrement rapides. Ca n’est qu’ensuite qu’il a suivi un enseignement extrêmement structuré sous la direction de Bruce Pandolfini, l’amenant à remporter de nombreuses compétitions officielles.

L’Aïkido est une discipline complexe, et il est évidemment impossible de l’apprendre sans un minimum de structure pédagogique. C’est pour cette raison que l’enseignement y est organisé sous forme de kata, qui permettent d’isoler les éléments les plus importants pour s’approprier pleinement l’essence de l’art et une façon d’utiliser le corps complexe. Mais cet enseignement structuré, s’il a son utilité, ne doit pas nous faire perdre de vue l’objectif de la pratique, la capacité à gérer un opposant non-complaisant dans une situation totalement à l’ouverte, à l’exact opposé du kata. Et c’est sans doute par le jeu, via le Jiyu Waza, que cela devient possible.

Jiyu Waza - Un travail d’exploration et de remise en contexte

Le kata est la grammaire de l’Aïkido. C’est lui qui cerne le cadre de la pratique, et notamment les principes corporels, tactiques et statégiques choisis. Ces principes ne sont pas nécessairement meilleurs que d’autres, mais ils se doivent d’être cohérents entre eux et avec le contexte d’utilisation pour donner au pratiquant les clés pour une utilisation plus libre de l’Aïkido. Ils créent le cadre de la pratique, et c’est dans ce cadre qu’il convient de jouer le plus librement possible.

L’amélioration des capacités, qu’elles soient physiques ou mentales se fait par le jeu, mais également en variant l’intensité, la fréquence et les règles, toutes choses que nous permet le Jiyu Waza.

Le risque principal en Jiyu Waza est de transformer cette pratique libre en une opportunité supplémentaire de pratiquer les kata de l’Aïkido: avec un partenaire complaisant qui attaque et réagit de manière codifiée, et des réponses à ces attaques qui sont elles aussi standardisées. Il est important au contraire que les deux partenaires utilisent cette opportunité pour “explorer” l’Aïkido plus en profondeur. Tori pourra ainsi essayer de s’adapter au mieux à l’attaque proposée pour lui amener la réponse qu’il jugera la plus adaptée. Uke pourra y réagir de la façon qui lui semblera la plus naturelle sur le moment.

Les notions de jeu et d’exploration ne peuvent être séparées de la notion de risque. Le risque est fondamental dans l’apprentissage car il donne un retour d’information sur le mouvement réalisé. Une pratique dans laquelle Uke chute quoi qu’il arrive, parce qu’il suit le mouvement, ne présente pas de risque. La technique peut être totalement ratée mais arriver pourtant au résultat escompté... C’est différent quand les deux partenaires sentent un danger et la capacité de la personne en face à s’engouffrer dans toute faille et à en tirer parti. Il ne s’agit pas de créer un risque démesuré qui amènerait à se blesser à chaque entrainement mais bien de sentir qu’un mouvement mal effectué peut être contré… de même que découvrir une vraie faille et l’utiliser correctement n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Jiyu Waza n’est rien d’autre que cette invitation à tester ses mouvements dans un environnement plus ouvert, avec un partenaire qui, sans devenir encore un ennemi ou même un opposant, devient notre égal et n’a pas à chuter pour nous faire plaisir.

Jiyu Waza n’est limité que par votre imagination. Les paramètres de vitesse, d’intensité, l’ouverture des possibles dans les attaques et les réponses, la disponibilité de Uke et son envie d’amener de la difficulté, le nombre d’attaquants, tous ces critères ne dépendent que de vous et c’est certainement en les variant le plus possible que vous progresserez le plus.

Le but de Jiyu Waza dans ces conditions n’est plus de satisfaire notre ego en projetant notre adversaire de nombreuses fois, mais de jouer, d’essayer… et parfois d’échouer. Tel un bébé qui essaie de marcher, tombe, et réessaie jusqu’à trouver la meilleure méthode.



Le jeu est source de motivation


Je ne doute pas que certains s’épanouissent dans le travail austère et rigoureux de la forme. Il me semble pourtant que savoir s’en éloigner est nécessaire pour la motivation. Dans Jiyu Waza, il n’y a pas de place pour la frustration car le résultat n’a pas d’importance. Nous ne sommes pas dans une compétition mais plutôt dans ce qu’Hiroo Michizuki définit comme un « randori d’entraide », un exercice dans lequel les deux partenaires se cherchent, se mettent en difficulté, pour leur progression mutuelle.

Il est évident que les deux partenaires ne seront pas forcément du même niveau et que cette donnée devra être prise en compte. Le pratiquant le plus avancé verra plus de failles, et sera également plus à même de limiter les options de contre. Dans une perspective de jeu et de pédagogie, pourtant, il peut être utile de ne pas s’engouffrer dans toutes les failles accessibles, ou même à l’occasion de s’ouvrir volontairement à un contre pour permettre à son partenaire d’apprendre et d’avancer. Quant à lui, cela lui permettra de se retrouver dans une situation plus difficile, moins contrôlée… dont il pourra apprendre à se tirer. Jyu Waza n’est pas la réalité du combat, qu’il soit compétitif ou de survie et gagner n’apporte ni bon point ni récompense. Seul le gain mutuel compte.

Au-delà de la progression mutuelle, la pratique dans ce format est infiniment plus ludique. On essaie des choses, parfois elles marchent, parfois non, mais on passe toujours un bon moment. A une époque où les effectifs de l’Aïkido sont en baisse, proposer une pratique qui permette aussi de s’amuser n’est pas négligeable.

Basketball de rue à Manille, Philippines. Une pratique beaucoup moins structurée que dans les compétitions officielles, mais qui est source de motivation, de création et de progrès.
Photo Marcin Gabruk, cc-by-2.0



Le jeu est source de création


Jouer, c’est explorer chaque partie du cadre proposé, la décortiquer, lui donner du sens. C’est trouver de nouveaux mouvements ou combinaisons qui fonctionnent face à des situations qui changent constamment, et se faisant s’approprier réellement l’art au-delà des techniques et des kata.

Car les techniques de l’Aïkido n’ont finalement que peu d’importance. Moriheï Ueshiba lui-même n’utilisait pas la nomenclature actuelle mise en place par son fils. Au-delà de la technique, il créait le mouvement le plus adapté à la situation. Ces mouvements pourtant étaient toujours fidèles aux principes de l’Aïkido, ils n’étaient juste plus contraints par une forme technique. En ce sens, Jiyu Waza est source de libération pour le pratiquant.

Faites tout voler en éclat, oubliez les règles, oubliez les formes et amusez vous.

La forme n’est jamais loin

Oubliez la forme, mais sachez y revenir. La très grande majorité des pratiques martiales, anciennes ou modernes, repose sur des formes pré-établies: kata, tanren, taolu, drills, uchikomi, enchainements sur pattes d’ours. Ce n’est pas sans raison. Si la structuration en formes est une nécessité au début, pour mettre en place le cadre de la pratique et aider des pratiquants débutants, elle n’en reste pas moins nécessaire par la suite.

Le jeu est une composante essentielle de l’apprentissage. Il permet un travail plus libre, plus ouvert, et de cette façon il nous laisse nous confronter à nous-mêmes. A nos limites techniques, physiques et mentales. Ce sont des informations primordiales dans notre progression, à condition de savoir les utiliser. Et quoi de plus simple que de prendre ces informations, et de les ramener dans un contexte plus fermé, celui du kata?

La pratique martiale est un incessant aller-retour entre un enseignement structuré à outrance, dans lequel il est possible d’isoler chaque micro-partie, et une pratique libre, ouverte et ludique dans laquelle la forme n’existe plus et seul le pratiquant reste.


Cet article est initialement paru dans Dragon Magazine Spécial Aikido en octobre 2020.

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